Le chien est le premier animal que l'homme ait domestiqué, et de très loin : il partage nos campements des milliers d'années avant le mouton, avant le blé, avant le premier village. Tout le reste de l'élevage vient après l'agriculture ; le chien vient avant. Cette place à part a longtemps eu une explication simple, qu'on trouve encore dans la plupart des livres pour enfants : des chasseurs auraient recueilli des louveteaux, les auraient élevés au campement, puis auraient gardé pour la reproduction les plus dociles d'entre eux. Génération après génération, le loup serait devenu chien sous la main de l'homme. Le récit a l'avantage de placer une intention à l'origine : quelqu'un a voulu le chien, et l'a obtenu.
Le biologiste Raymond Coppinger a objecté que ce récit demande à des chasseurs nomades une chose qu'ils n'auraient pas faite : nourrir pendant des mois des portées de loups qui mangent beaucoup et ne rapportent rien. Il a proposé l'inverse d'une domestication voulue. Autour des campements s'accumulent des déchets ; les loups les moins craintifs s'en approchent de plus près ; ceux-là mangent mieux, se reproduisent davantage, et la sélection porte sur une seule variable, la distance à laquelle l'animal prend la fuite. Personne n'a rien décidé : le chien se serait fait tout seul, à la lisière des feux. Cette explication a dominé jusqu'à ce que la génétique des populations la mette en difficulté à son tour. L'analyse d'ADN prélevé sur des ossements anciens place en effet la séparation entre le loup et la lignée du chien bien avant les premiers campements durables, à une époque où les hommes se déplaçaient sans cesse et ne laissaient derrière eux aucun tas d'ordures assez stable pour nourrir une population de loups.
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