Pendant plus de deux cent mille ans, l'Europe et le Proche-Orient ont été habités par une humanité qui n'est pas la nôtre. Les Néandertaliens y taillaient des outils, y enterraient parfois leurs morts, y ont traversé plusieurs glaciations. Puis, il y a environ quarante mille ans, ils disparaissent — et la date de leur disparition suit de peu celle de l'arrivée en Europe des premiers hommes venus d'Afrique. Une coïncidence aussi nette a longtemps suffi : nos ancêtres les auraient éliminés, par les armes ou par la concurrence, et l'affaire aurait été réglée en quelques siècles. Cette explication a d'autant mieux tenu qu'elle s'accordait à l'image qu'on se faisait de l'espèce disparue, celle d'une humanité lourde et lente, condamnée d'avance par plus habile qu'elle.
Les fouilles de la fin du vingtième siècle ont défait cette troisième série pièce à pièce. On a trouvé dans des couches néandertaliennes des coquillages percés et colorés, des blocs d'ocre usés comme des crayons, des plumes de rapace prélevées d'une manière qui n'a aucun usage alimentaire, et des foyers aménagés au fond de grottes. L'infériorité supposée s'est dissoute, et avec elle la raison qu'on croyait avoir de les tenir pour condamnés. En deux mille dix, l'analyse du génome néandertalien, menée par l'équipe de Svante Pääbo, a produit un résultat que personne n'attendait : tous les êtres humains dont les ancêtres ont quitté l'Afrique portent aujourd'hui une petite fraction d'ADN néandertalien. Les deux populations ne se sont donc pas seulement croisées, elles se sont mêlées, et Néandertal n'a pas entièrement disparu puisqu'il subsiste dans nos génomes. L'explication de la disparition a changé de nature : plutôt qu'une extermination, une absorption.
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