Presque tous les manuels d'économie s'ouvrent sur la même histoire, et elle vient d'Adam Smith. Avant la monnaie, dit-elle, les hommes échangeaient directement leurs produits. Le boulanger qui voulait de la viande devait trouver un boucher qui voulût du pain, au même moment et dans la même quantité, et cette rencontre improbable rendait tout commerce difficile. On aurait donc convenu d'un bien intermédiaire — un métal, parce qu'il se divise, se conserve et se transporte —, et la monnaie serait née de cette convention. L'histoire a une qualité rare : elle explique à la fois d'où vient la monnaie et à quoi elle sert, par la même phrase. C'est sans doute pourquoi deux siècles et demi ne l'ont pas usée.
Restait à dire d'où vient alors la monnaie, et l'histoire des premières pièces frappées a fourni une réponse qui n'a rien de commercial. Elles apparaissent en Asie Mineure puis en Grèce, dans des cités qui entretiennent des soldats, et elles servent d'abord à les payer. Un souverain qui frappe des pièces, les verse à son armée, puis exige que l'impôt lui soit rendu dans ces mêmes pièces, oblige toute sa population à en obtenir : il crée d'un seul geste une demande pour son propre métal et un marché pour nourrir ses troupes. La monnaie n'aurait donc pas été inventée pour faciliter l'échange entre deux particuliers, mais pour financer la guerre et lever l'impôt. Cette explication, qu'on appelle parfois la thèse militaire de la monnaie, a l'avantage de coïncider avec des faits datés, et l'inconvénient de ne rien dire des sociétés qui ont utilisé longtemps des monnaies sans État — coquillages, barres de sel, anneaux de cuivre — et qui n'entretenaient aucune armée.
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