Au format de l'examen : six questions, six minutes. Ouvrez la question 1 avant le texte, et arrêtez-vous dès que vous tenez la réponse. Les questions suivent les paragraphes dans l'ordre.
Un texte d'histoire. L'architecture est la même, mais le dernier paragraphe fait un pas de plus que les précédents : il ne se contente pas de départager les camps, il met en cause la question que les deux camps partageaient. Vous n'y arriverez qu'aux deux dernières questions — et les quatre premières vous auront donné de quoi y répondre.
Texte
L'île de Pâques est le morceau de terre habité le plus isolé du monde : le continent le plus proche est à près de quatre mille kilomètres, et l'île habitée la plus proche à deux mille. Des Polynésiens y sont parvenus en pirogue, y ont vécu des siècles et y ont dressé près de neuf cents statues de pierre, dont certaines pèsent plus de quatre-vingts tonnes. Quand les premiers navires européens y abordèrent au dix-huitième siècle, ils trouvèrent une population modeste, sans grands arbres et sans embarcation capable de sortir des côtes. L'écart entre les statues et ce qu'on voyait a produit une explication qui a fait le tour du monde, portée dans les années deux mille par le géographe Jared Diamond : les habitants avaient détruit eux-mêmes la forêt qui les faisait vivre, et leur société s'était effondrée avec elle. L'île devenait un avertissement à taille réduite, une planète en miniature.
Trois faits soutenaient ce récit, et chacun se vérifie encore. Le premier vient des carottes de sédiments prélevées dans les cratères : elles contiennent, en profondeur, le pollen d'une immense palmeraie qui disparaît des couches les plus récentes. L'île a donc bien été couverte d'arbres, et ne l'était plus à l'arrivée des Européens. Le deuxième vient de la carrière où les statues étaient taillées : des centaines y restent inachevées, certaines abandonnées en cours de transport, comme si le travail s'était arrêté brutalement. Le troisième vient des journaux de bord : les visiteurs du dix-huitième siècle décrivent quelques milliers d'habitants sur une île qui, à en juger par les jardins et les fondations de maisons, en avait nourri beaucoup plus. Une forêt disparue, un chantier interrompu, une population réduite : le récit de l'effondrement s'écrivait presque seul.
Deux archéologues, Terry Hunt et Carl Lipo, ont attaqué le premier maillon. En examinant les noix de palmier retrouvées dans les couches anciennes, ils ont constaté qu'un très grand nombre portent des traces de dents de rat. Or le rat polynésien est arrivé sur l'île avec les pirogues, il se reproduit extrêmement vite, et une palmeraie dont les graines sont mangées ne se renouvelle pas. La forêt a donc pu disparaître sans qu'aucun habitant ait décidé de l'abattre, et l'accusation portée contre eux perdait son principal appui. Les deux chercheurs ont ensuite retourné le troisième fait : la population n'aurait pas chuté avant les Européens, mais après eux, sous l'effet des maladies importées puis des rafles esclavagistes péruviennes du dix-neuvième siècle, qui ont emporté une part considérable des habitants en quelques années. À leur avis, ce que les navigateurs ont pris pour les restes d'un désastre était une société stable, et le désastre est venu d'eux.
La discussion actuelle ne donne entièrement raison ni aux uns ni aux autres, et elle porte moins sur les faits que sur ce qu'on leur fait dire. Les rats expliquent la disparition des jeunes palmiers, mais non les traces de brûlis retrouvées un peu partout : la déforestation reste pour une part une entreprise humaine, menée pour cultiver. Les fouilles récentes montrent en revanche une agriculture ingénieuse, où des pierres cassées et étalées protègent le sol et retiennent l'humidité, capable de nourrir durablement une population modeste — ce qui ressemble peu à une société qui court à sa perte. Reste ce qu'aucun des deux camps n'avait vraiment mis en question : l'idée que l'île forme un cas, une expérience close dont on pourrait tirer une leçon générale. Beaucoup de spécialistes soulignent aujourd'hui que la fascination pour l'effondrement dit surtout quelque chose de ceux qui la ressentent, et qu'on a lu dans cette île, pendant deux siècles, l'histoire qu'on avait envie d'y trouver.
Questions
Relire le texte, le doigt sur les phrases
Les six questions sont faites. Relisez maintenant avec le doigt : chaque réponse a sa phrase dans le texte.
Exercices
Exercice 1
D'après le premier paragraphe, lequel des événements suivants s'est produit en dernier ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (1) Un géographe explique la disparition de la forêt par l'action des habitants
Corrigé :
Option 1 — L'explication est datée dans le texte, « dans les années deux mille » : elle est postérieure de plus de deux siècles à tout le reste. Une question de chronologie porte souvent, comme ici, sur un événement qui n'appartient pas à l'histoire racontée mais à son étude.
Option 2 — Les statues viennent après l'installation et avant les navires.
Option 3 — L'arrivée des Européens est le dernier événement de l'île, mais pas le dernier du paragraphe : l'explication vient après, et de très loin.
Option 4 — L'arrivée en pirogue ouvre l'histoire de l'île : rien ne la précède dans le paragraphe.
Exercice 2
D'après le deuxième paragraphe, qu'est-ce que les carottes de sédiments établissent, et elles seules ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (2) Que l'île portait autrefois une forêt qui a ensuite disparu
Corrigé :
Option 1 — C'est ce qu'établit la carrière aux statues inachevées, deuxième fait du paragraphe.
Option 2 — Les carottes portent le pollen d'une palmeraie en profondeur et plus rien dans les couches récentes : elles datent une forêt et sa disparition, rien d'autre. La question demande ce que prouve un indice précis, et chacun des trois faits prouve une chose différente.
Option 3 — C'est ce que suggèrent les journaux de bord confrontés aux jardins et aux fondations, troisième fait.
Option 4 — Aucun des trois faits ne l'établit : c'est la thèse que les trois, réunis, rendaient plausible. Confondre un indice avec la conclusion qu'il sert est l'erreur que cette famille de questions cherche.
Exercice 3
« l'accusation portée contre eux » (troisième paragraphe), c'est-à-dire l'accusation selon laquelle ...
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (4) les habitants avaient détruit la forêt de leur île
Corrigé :
Option 1 — Rien de tel n'est écrit nulle part.
Option 2 — Personne ne le leur reproche dans le texte. L'option construit une accusation à partir du seul mot marquant de la phrase précédente.
Option 3 — Fait rapporté au deuxième paragraphe, et présenté comme un indice, jamais comme un reproche.
Option 4 — « Eux » désigne les habitants, et l'accusation est celle du premier paragraphe, que le raisonnement sur les rats vient de vider : la forêt a pu disparaître sans qu'aucun habitant l'abatte. Un renvoi peut remonter au-delà du paragraphe en cours, mais jamais descendre vers ce qui suit.
Exercice 4
D'après le texte, laquelle des affirmations suivantes est vraie à la fois pour les noix rongées et pour les rafles esclavagistes du dix-neuvième siècle ?
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Réponse : (3) Les deux servent à Hunt et Lipo à retirer un appui au récit de l'effondrement
Corrigé :
Option 1 — Les navigateurs n'ont rien découvert de tel : les noix viennent de fouilles, et les rafles leur sont postérieures d'un siècle.
Option 2 — Le dernier paragraphe nuance les rats sans les rejeter, et ne revient pas du tout sur les rafles.
Option 3 — Les noix retirent le premier appui, celui de la forêt détruite par les habitants ; les rafles retirent le troisième, celui de la population effondrée avant l'arrivée des Européens. Deux faits sans rapport entre eux, une seule et même fonction dans l'argument — c'est ce que demande la question.
Option 4 — Vrai des noix seulement. Une option vraie pour l'un des deux termes est la forme la plus courante de mauvaise réponse ici.
Exercice 5
D'après le dernier paragraphe, pourquoi les jardins de pierres cassées sont-ils mentionnés ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (1) Parce qu'ils montrent une société capable de se nourrir durablement, ce qui s'accorde mal avec l'idée d'une course à sa propre perte
Corrigé :
Option 1 — Le texte les décrit comme une agriculture « capable de nourrir durablement une population modeste », puis conclut : « ce qui ressemble peu à une société qui court à sa perte ». La question porte sur le rôle d'un exemple dans l'argument, et la phrase qui suit l'exemple le donne presque toujours.
Option 2 — Le paragraphe dit l'inverse au sujet des rats : ils expliquent une part du phénomène, pas la totalité.
Option 3 — Le transport des statues n'est pas expliqué dans ce texte. L'option emprunte un thème au paragraphe précédent.
Option 4 — Aucune datation n'est en jeu ici.
Exercice 6
D'après le dernier paragraphe, quelle est la position la plus répandue aujourd'hui sur le récit de l'effondrement ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (2) Il repose sur des faits en partie exacts, mais il doit surtout son succès à ce que ses lecteurs voulaient y lire
Corrigé :
Option 1 — Le paragraphe refuse de donner entièrement raison à ce camp, et son dernier mouvement ne porte plus du tout sur le rôle des rats.
Option 2 — Les deux membres de l'option se lisent dans le paragraphe : les faits tiennent en partie — brûlis d'un côté, agriculture durable de l'autre — et la conclusion porte sur la fascination pour l'effondrement, qui « dit surtout quelque chose de ceux qui la ressentent ». Sur cette famille de questions, il faut vérifier les deux moitiés de l'option, jamais la première seule.
Option 3 — Trop fort de deux crans : le texte maintient les traces de brûlis, donc une part d'action humaine, et ne dit nulle part que l'île n'a connu aucune difficulté.
Option 4 — L'absence de sources écrites n'est pas invoquée, et le paragraphe discute abondamment le récit — donc il le juge discutable.
Exercice 7
Associez chaque fait du récit de l'effondrement à ce que Hunt et Lipo en font.
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : La palmeraie disparue — Les rats, non les habitants, l'ont fait disparaître · La population réduite que voient les Européens — Une société stable, prise pour les restes d'un désastre · Les statues inachevées de la carrière — Ils n'en disent rien
Corrigé :
Les noix rongées retirent la forêt aux habitants ; la chute de population est placée après les Européens ; la carrière n'est pas discutée au troisième paragraphe.
Le piège : croire que Hunt et Lipo attaquent les trois faits. Ils en attaquent deux — et le texte le dit en nommant « le premier maillon » et « le troisième fait ».
Exercice 8
D'après le dernier paragraphe, les traces de brûlis montrent que les habitants ont eu une part dans la déforestation.
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : Vrai
Corrigé :
« la déforestation reste pour une part une entreprise humaine, menée pour cultiver ».
Vrai. « Pour une part » : ni toute la faute, ni aucune. L'option qui dirait « les habitants ont tout abattu » serait plus forte que le texte.
Exercice 9
D'après le deuxième paragraphe, rangez chaque phrase : le texte la dit-il ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : Le pollen d'une palmeraie disparaît des couches récentes — Le texte le dit · Des statues ont été abandonnées en cours de transport — Le texte le dit · Les journaux de bord décrivent quelques milliers d'habitants — Le texte le dit · Les habitants ont abattu la palmeraie pour transporter les statues — Il ne le dit pas · Les trois faits sont aujourd'hui contestés — Il ne le dit pas · Le rat a mangé les graines des palmiers — Il ne le dit pas
Corrigé :
Le pollen, la carrière, les journaux de bord : les trois faits du paragraphe.
Le transport des statues n'est relié à aucun arbre ; « chacun se vérifie encore » ; et le rat appartient au paragraphe suivant.
Le piège : le rat. Vrai dans le texte, mais pas dans ce paragraphe.
Exercice 10
Dans le dernier paragraphe, qu'est-ce qu'« aucun des deux camps n'avait vraiment mis en question » ?
Voir la réponse et le corrigé
Réponse : (1) Que l'île forme un cas clos, dont on peut tirer une leçon générale
Corrigé :
Option 1 — Le texte le dit après les deux-points : « l'idée que l'île forme un cas, une expérience close dont on pourrait tirer une leçon générale ».
Option 2 — C'est la thèse d'un seul camp, Hunt et Lipo — et le paragraphe la discute.
Option 3 — C'est un fait des fouilles récentes, que le paragraphe vient d'apporter.
Option 4 — C'est la thèse de Hunt et Lipo seuls ; Diamond ne la partageait pas.
Le piège : prendre la thèse d'un camp pour ce que les deux partagent. Une question « que les deux admettaient » élimine tout ce qui n'appartient qu'à un camp.